L’Europe en Afrique, ou le baiser de la mort

Publié le par GIRAF


La seconde tribune de J-F Bayart sur la politique française au Tchad

Fidèle à son autosatisfaction, M. Sarkozy a estimé que son escale à Ndjamena, le 27 février, avait été «utile». Il eût surtout été utile que l’armée française eût assuré la sécurité de l’opposition démocratique tchadienne le 3 février, lorsqu’elle sauva le président Deby. Compte tenu des mœurs politiques avérées de celui-ci, il était prévisible qu’il profiterait de l’occasion pour liquider les signataires de l’accord de démocratisation d’août 2007 que l’Union européenne avait porté sur les fonts baptismaux et que la France avait paraphé. Ces hommes incarnaient en effet une possibilité de relève qui, toute virtuelle qu’elle fût, lui était insupportable. D’autant que la rébellion entendait ouvrir un «forum national» dont l’opposition démocrate eût été partie prenante. Omniprésente à Ndjamena depuis les années 1970, la France avait les moyens d’anticiper la manœuvre du président Deby et de conditionner son «soutien sans faille» au respect du pluralisme et de l’intégrité physique de ses représentants. Elle ne l’a pas fait, soit par incompétence, soit par choix, sous le pauvre prétexte de préserver le Tchad du Soudan, voire de l’islamisme. De même l’on s’étonne que ses services de renseignement ne soient toujours pas en mesure de localiser les leaders politiques qui manquent encore à l’appel. Et l’on s’esclaffe quand le Quai d’Orsay «espère» que l’état d’urgence «ne nuira pas à l’exercice des libertés publiques et au fonctionnement de l’Etat de droit»! Le propre de l’état d’urgence n’est-il pas de suspendre et les unes et l’autre? Cohérent avec lui-même, le président Deby continue de pourchasser ses opposants et de harasser la population. Perquisitions, viols, arrestations se poursuivent. Des quartiers, tel celui de la célèbre chanteuse Mounira, sont rasés au bulldozer, officiellement pour renforcer les défenses de la capitale, sans que soient relogés leurs habitants. Et la translation de Lol Mahamat Choua de la geôle dans laquelle il avait été jeté, en dépit de son immunité parlementaire, à la résidence surveillée, en tant que «prisonnier de guerre», est présentée comme une grande avancée démocratique.

En se rendant à Ndjamena, en dînant avec les soldats français à un jet de pierres des endroits où se commettent des violations gravissimes des droits de l’Homme, M. Sarkozy a  cautionné cette situation. En se faisant accompagner du secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie et du commissaire européen au développement, il a compromis ces deux institutions. «Utile», cette visite le fut en effet: pour M. Deby. Ses promesses de «réconciliation nationale» ont la crédibilité que leur confère son comportement passé. Son annonce d’une «commission d’enquête  internationale» ne ressuscitera pas les morts ni n’empêchera d’autres exécutions extrajudiciaires. Son ignorance affectée quant au sort des disparus  «Moi, je me suis occupé de la guerre»  ne laisse aucune illusion sur ses sentiments ni sur l’avenir. Mais le voici oint.

La leçon des événements de février est limpide. Les auspices dont l’Europe couvre un processus de démocratisation équivalent au baiser de la mort sur le front des opposants. Quant à la France, elle reste prisonnière de la piètre alternative entre un pouvoir légitime de fait  celui, issu d’élections truquées, que confère le contrôle de la capitale  et une rébellion illégitime de droit. Aussi la volonté de rompre avec la «Françafrique» et de réviser les accords de défense avec les pays africains, qu’a exprimée M.  Nicolas Sarkozy, n’est-elle que poudre aux yeux, une façon de nettoyer la boue tchadienne au bas de son pantalon.

La Croix, mars 2008

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