Carte blanche...

Des textes, contributions et portraits des meilleurs chercheurs et journalistes sur le continent...

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Pour cette première contribution, la Giraf est particulièrement contente de vous faire parvenir ce texte de l'actuel directeur de l'UFR d'Histoire à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, le professeur Ibrahima Thioub.

Il revient ici sur l'accord passé entre l'Italie et la Libye concernant les "réparations" consenties par le gouvernement Berlusconi pour sa "dette coloniale" et en montre le revers de la médaille. Pour ceux qui pensaient que cela constituait un précédent augurant d'une victoire des anciens peuples opprimés, le professeur Thioub explique combien les mentalités sont profondément engluées dans un système qui traverse le temps et qui freine un "mieux être" pourtant à porté de main.

Ce texte va au fond des choses et met en exergue des articulations entre différents faits sociaux particulièrement prégnants aujourd'hui au Sénégal... Nombreux sont les chercheurs travaillant sur l'un d'entre eux, rare sont les réflexions qui soulignent de façon si pertinente les liens et passerelles qui existent entre eux. 

Merci au professeur Thioub de ce pavé dans la mare (ou plutôt, le marasme) politique sénégalaise...

Ibrahima Thioub, professeur d’histoire à l’Université Cheikh Anta Diop : « La traite des esclaves est là, sous nos yeux »

 

 

 

L’Italie s’engage à verser à la Libye cinq milliards de dollars à titre de « dette coloniale »

La question des « réparations » se pose depuis un bout de temps et souvent les historiens sont appelés à se prononcer sur la question. Mais cela devrait plutôt concerner les citoyens que les historiens.  Le travail de l’historien est d’essayer de rendre compte du passé. Les revendications qui sortent de cette restitution du passé, elles, relèvent de la compétence des citoyens, les historiens y compris.

La question que l’on peut se poser est de savoir s’il est possible de réparer la colonisation ? Quelque soit le type de réparation, encore moins une réparation matérielle. Car il est très réductionniste de penser que la colonisation n’a eu que des effets matériels et qu’on peut compenser tous les dégâts causés par la colonisation en versant de l’argent. C’est oublier beaucoup d’autres dimensions de la colonisation : oppression culturelle, répression politique, subversion sociale, violences physiques et symboliques, aux effets tout aussi négatifs qu’irréversibles. Donc, la notion de réparation est problématique. Dans l’acte que l’Etat libyen vient de poser, on peut voir tous les dangers que comporte la revendication d’une réparation matérielle. Une fois que le supposé créancier a accepté la réparation matérielle du dommage qu’il aurait subi, cela veut dire que le pays colonisateur est tout a fait blanchi, acquitté et qu’on ne peut plus rien lui reprocher. Il faut dire que la colonisation a des effets et un impact tel qu’il n’est même pas concevable de la solder matériellement. Sous un autre angle, cela permet à l’Italie de résoudre un problème en le camouflant derrière la réparation. Le vrai problème de l’Italie, c’est la question de l’émigration qui, du reste, peut être connectée à la colonisation qu’on est en train de réparer. Aujourd’hui, l’Europe instrumentalise les États africains de la Méditerranée pour les engager dans une lutte contre l’émigration clandestine qui préoccupe les Etats européens. Tout le monde connaît la position de Berlusconi sur l’émigration qui rappelle à bien des égards les positions du fascisme. Les Etats européens estiment que ce sont les Etats africains qui sont les seuls responsables par leurs politiques, ce qui est en parti vrai, mais ils oublient que c’est aussi un long héritage lié à la colonisation que l’on est en train soit disant de réparer. En vérité, il s’agit plus d’engager davantage la Libye et ses voisins dans la lutte contre l’émigration, sous prétexte que l’on répare la colonisation.

Ce qui m’amène à être radicalement opposé à cette politique de Berlusconi c’est qu’elle ne vise pas à réparer les dommages causés par la colonisation. Elle a un but caché. Le gouvernement Italien, comme la plupart des gouvernements européens, est confronté à la question de l’immigration. Cette question est extrêmement mal posée par ces Etats. Ils utilisent des solutions brutales, répressives, qui rappellent à bien des égards la colonisation elle-même. Ils cherchent à instrumentaliser les gouvernements africains de la Méditerranée, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye. Ils sont prêts à leur donner tous les moyens dont ils ont besoin mais il faut que ces moyens soient utilisés et mobilisés pour lutter contre l’émigration clandestine en direction de l’Europe. A la limite, c’est un bluff que de parler réparation par rapport à ce que l’Italie fait, car en retour, elle demande à la Libye de contribuer à la lutte contre l’émigration.  Qu’il y ait eu colonisation ou non, l’Italie aurait débloqué des moyens comme le fait l’Espagne en faveur du Sénégal qui à ma connaissance n’était pas sa colonie. C’est un bluff en vérité qu’on cherche à légitimer. Où est la réparation dans tout cela ?

 

L’absence de ressources n’est pas responsable de l’état de sous-développement de l’Afrique

Si les pays africains estiment que la colonisation, ou même, la traite des esclaves, est à l’origine de leur position subalterne dans le monde contemporain, et qu’il faille s’en sortir par les réparations, on va vers une impasse. C’est une grave erreur de le concevoir ainsi. Ce qui manque à l’Afrique, ce ne sont pas les ressources matérielles. Ce n’est pas l’absence de ressources matérielles qui fait que l’Afrique reste sous développée. J’ai même tendance à penser que c’est le contraire, que c’est l’excès de ressources qui bloque le développement de l’Afrique. Je vais vous donner deux exemples. Si vous regardez les pays africains qui ont le plus de problèmes, globalement, ce sont les pays qui disposent de plus de ressources. En Afrique, chaque fois qu’on découvre qu’un pays a du pétrole dans son sous sol, le jour de la découverte, il faut mettre le drapeau en berne et s’attendre à une guerre civile dans les dix prochaines années. Le Tchad a reçu énormément de ressources, rien que par son pétrole. Le contrôle de ces ressources est en partie à l’origine des luttes sanglantes et permanentes où la coalition des élites tchadiennes au pouvoir avec les multinationales du pétrole soumettent les populations à un régime d’une sauvage brutalité qui loin de développer le pays contribue plutôt à sa régression. Si c’était la France qui avait donné les ressources pour réparer la colonisation, qu’est ce que cela aurait changé ? Pourquoi donner des ressources à un pays si cela doit provoquer une guerre civile ? Le problème des Africains n’est pas d’avoir accès à des ressources. Le problème se pose sous plusieurs autres angles.

Accéder à des ressources rentières sans avoir déterminé la clé de répartition des biens sociaux dans la société, définir comment les individus accèdent aux ressources, quel est le rapport entre leur capacité de production et les revenus dont ils disposent ? Toutes ces questions qui posent le problème de l’architecture sociale, de l’organisation politique de la société doivent être résolues. Et qu’on pense que le développement consiste juste à recevoir des ressources, les pays africains pétroliers le démontrent suffisamment, le problème de l’Afrique n’est pas de recevoir des ressources matérielles mais de repenser les relations sociales, le régime économique, la culture et l’être de l’Afrique au monde. Dans la plupart des sociétés africaines, ce n’est pas la productivité de l’individu qui détermine son accès à des privilèges ou à des revenus. Très souvent, c’est la capacité de prédation des individus qui donne accès à des ressources. Tant que ce système n’est pas inversé, plus ces ressources augmenteront, plus la lutte pour leur contrôle s’accentue et engendre la violence ceci parce que le contrôle de position politique ou même parfois, la naissance demeurent plus pertinents que le travail productif pour l’accès aux ressources.

            La traite atlantique des esclaves et ses conséquences actuelles

Si on s’en limite au regard simpliste voyant des Européens arriver sur nos côtes pour ramasser des esclaves, on oublie leur vraie identité qui est celle de commerçants esclavagistes. Si on ne comprend pas comment le système atlantique s’est construit, on n’arrivera jamais à le déconstruire. Et ce système se poursuit jusqu’à nos jours. La meilleure façon de comprendre ce système et de situer les responsabilités, c’est d’observer les sociétés africaines contemporaines. On a peu de ressources, en dehors des ressources naturelles dont certains Etats africains regorgent malheureusement inutilement voire même dangereusement pour leurs peuples ! Seulement, une toute petite élite contrôle et centralise le pouvoir étatique et utilise de manière gabégique ces ressources auxquelles elle accède par les voies de la prédation. Ces cliques au pouvoir ne doivent ces avantages qu’à leur position politique ou à leurs naissances. A la limite même, dans nos sociétés, plus vous êtes productifs et plus vous êtes plongés dans la misère. Donc il y a un système d’accès aux ressources, en partie hérité des modèles prédateurs de la traite atlantique des esclaves et son succédané que fut la colonisation, et qui est totalement anachronique mais ancré en profondeur dans les pratiques des élites africaines. Le peu de ressources dont nous disposons est détenu par une petite élite qui contrôle le pouvoir par la violence et s’adonne au gaspillage dont l’unique rationalité est qu’il prouve qu’elle a le pouvoir. Tenez, un exemple révélateur de cette rationalité destructrice : au Sénégal, la meilleure façon d’exhiber son appartenance aux hautes sphères des pouvoirs (politiques, sociales, religieux) est en fait une maladie : avoir un gros ventre, des excès de graisse, être obèse.

Ce n’est pas la consommation de luxe qui est en cause, elle est même dans certaines conditions une impulsion au développement. Elle pose problème quand elle porte sur des objets globalement ruineux pour la société. Il y a quelque chose de culturellement malsain, d’économiquement aberrant, de socialement autodestructeur et de moralement répréhensible à vendre des personnes pour se payer des boissons alcoolisées autant que de rouler en voiture « Hummer » produite ailleurs et payée avec le labeur de son peuple, quand celui-ci en est réduit à des moyens de transport du Néolithique : la tête des femmes.

Ce modèle socio-économique et son corollaire culturel ne peut se satisfaire des productions domestiques et en conséquence, il développe une consommation des objets venant de l’étranger au  détriment de la production interne, ruinant constamment le système économique local. Elle passe sontemps à ruiner de vastes groupes sociaux, en particulier les paysans.  Aujourd’hui, les gens émigrent car le peu de ressources dont on devrait disposer pour organiser des systèmes de production durable dans nos sociétés sont utilisées par une petite minorité élitiste qui se reproduit principalement par la prédation articulée à une consommation foncièrement extravertie. Les plus jeunes des victimes de ce système qui rappelle à bien des égards la traite atlantique prennent des pirogues et s’en vont. A l’époque de la traite atlantique, les élites arrivaient dans les villages, les brûlaient et ramassaient les prisonniers à vendre aux commerçants européens. Il y avait une connexion très nette entre les esclavagistes européens et certaines élites africaines pour détruire les systèmes de production internes en vue d’alimenter la consommation extravertie des détenteurs africains du pouvoir et de leurs clients, principalement en boissons alcooliques et en instruments de guerre (chevaux, armes à feu), … Dans un tel système, la prédation s’est progressivement substituée à la production autochtone qui ne présente plus grand intérêt pour les détenteurs du pouvoir et en conséquence, ils peuvent sans souci vendre les producteurs pour satisfaire une consommation économiquement contreproductive mais socialement et symboliquement efficace pour le contrôle du pouvoir politique. En contrepartie le commerce européen reçoit les forces vives de la société destinées aux Amériques. C’est un cycle infernal de destruction de nos sociétés qui se prolonge sous nos yeux avec ces milliers de jeunes qui prennent les pirogues à l’assaut des océans : une livraison à domicile par les victimes, les nouveaux esclaves, qui, malheureusement comme à l’époque de la traite, meurent par milliers dans l’Atlantique. Donc la traite des esclaves est là, sous nos yeux. Maintenant, interrogez-vous sur le niveau de responsabilité de chacun. Est-ce que ce sont les vendeurs de sommeil où les vignerons européens qui utilisent cette main d’œuvre, qui emploient ces baol-baol  et ces modou-modou, qui sont les responsables de la situation actuelle ou faudrait-il y voir un système mondial internalisé par les élites des Etats africains ?

Décoloniser les mentalités

La décolonisation a consisté à donner la souveraineté à un nouvel Etat issu du territoire colonial. Non seulement le territoire colonial doit être décolonisé, mais l’ancien pays colonisateur, y compris ses populations, doit aussi être décolonisé. L’opinion de ces pays colonisateurs doit être décolonisée. A défaut de cela, on assiste à cette attitude paternaliste que beaucoup d’Européens ont à l’endroit des Africains. Mais également la décolonisation incomplète des sociétés africaines. On a considéré qu’une fois qu’on a le drapeau, l’identité nationale, l’hymne national, on est un Etat, on est indépendant, on est décolonisé. Alors que l’élément qui a été le plus atteint par la colonisation me semble être de dimension culturelle avec un impact dans tous les domaines et des plus insoupçonnés. L’ouverture de l’Atlantique comme système économique, qui va provoquer la traite Atlantique des esclaves, a donné naissance au modèle de consommation extraverti articulé à des pratiques prédatrices d’accès aux ressources. Les deux sont liés. Les économistes le diront mieux que moi. Si vous avez accès à des ressources extrêmement importantes, mais qui ne sont pas en rapport avec votre capacité de production, ni en rapport avec le marché interne, vous êtes tout naturellement porté à avoir une consommation qui se réalise en dehors du marché national. Ce modèle économique à un impact culturel qui consiste en une survalorisation de tous les biens qui viennent de l’extérieur. Cela veut dire que quand vous avez un produit local qui a la même valeur que le produit de l’extérieur, symboliquement, l’usage du produit extérieur est plus efficace dans la symbolique du pouvoir. Cela résulte de ce long processus qu’on appelle la dynamique atlantique, traite des esclaves et colonisation, qui a atomisé l’espace politique, déstructuré les sociétés africaines et mis sens dessus dessous les mentalités. La plupart des États avaient leur reproduction intrinsèquement liée à l’extérieur. Ce qui fait que les élites mettent beaucoup plus le poids sur l’accès à ces ressources extérieures qui donnent la capacité d’exercer le pouvoir à l’intérieur. On voit très nettement dans nos cultures contemporaines la survalorisation que l’on fait de tout objet venant de l’extérieur y compris même de nos diplômes. Je peux vous donner plusieurs exemples. Vous avez des parents qui se saignent pratiquement à mort pour envoyer leurs enfants à l’extérieur faire une thèse en histoire d’Afrique. Alors que nombre d’étudiants européens viennent en Afrique pour faire la même thèse. Parce qu’ils savent qu’on a beaucoup plus de ressources sur place.

L’autre exemple sur la nécessité de la décolonisation des mentalités je le tire de la visite que le Khalife général des Mourides a rendue au Président de la République du Sénégal. Un des aspects de la cérémonie organisée à cette occasion est très symbolique des problèmes de développement que nous avons. Je crois que c’est le chef du protocole de la présidence qui expliquait au public et à la télévision nationale la valeur extraordinaire des cadeaux que le Président offrait à son illustre hôte. Il est frappant qu’aucun des cadeaux ne contient une minute de travail des Sénégalais. Ils venaient tous de l’extérieur et c’était l’élément essentiel sur lequel le maître de cérémonie a insisté. Il n’arrêtait de répéter que ceci venait de la Mecque, que c’était un Coran doré acheté je ne sais où, un tableau représentant Cheikh Ahmadou Bamba fait en Iran, des tissus fabriqués dans je ne sais quel pays, etc. On voyait très bien la survalorisation de l’origine extérieure des cadeaux. Est-ce que vous imaginez qu’à l’Elysée ou à la Maison blanche, on reçoive des hôtes et qu’on leur donne des cadeaux qui viennent de l’extérieur, en valorisant leur origine externe.  C’est là où, en ce qui concerne la culture,  gît la question du développement. Si le président de la République du Sénégal avait offert des chaussures confectionnées à Ngaye-Mékhé au Khalife général des Mourides, en lui disant que ce sont des artisans sénégalais de valeur qui ont réalisé ce travail, et que ce sont de très bonnes chaussures, très légères, il suffirait que le marabout les porte pour qu’il y ait une ruée dès le lendemain à Ngaye. Cela donnerait tout de suite un déclic extraordinaire à la production de chaussures locales et leur consommation comme savent bien le faire les Mourides ! Notons que le marabout a offert au président un coran entièrement rédigé à Touba. Bien sûr que personne ne fera attention à cela ! Pour moi la décolonisation des mentalités et la décolonisation tout court passe par cette redécouverte de soi et comme dit le proverbe « maggum lëdëm booko yëgul mu yëg bopam ! ».

L’exemple de l’Italie peut faire tâche d’huile.

Le problème en  matière de réparation, s’il s’agit de la traite Atlantique des esclaves par exemple, c’est de déterminer qui est le créancier et qui est le débiteur. L’Italie vient de montrer à l’Europe la voie qui constitue le piège dans lequel ils vont attraper la plupart des « réparatistes ». Les pays africains vont croire qu’ils contraignent les pays européens à payer une dette. C’est la meilleure manière d’évacuer complètement la question de l’étude des mécanismes qui avaient conduit à la colonisation. La connaissance de ces mécanismes, leur déconstruction, et leur destruction me semblent beaucoup plus efficaces que l’acceptation de versement de réparation matérielle que les Etats européens vont faire, à la limite, de gaieté de cœur. L’exemple de la Libye est un piège dans lequel peuvent tomber d’autres pays africains. Est-ce que la Libye a besoin des ressources de l’Italie ? La Libye dispose de suffisamment de ressources. En réglant le contentieux colonial de cette façon, l’Italie fait d’une pierre presque trois coups. Premièrement elle peut prétendre avoir « réparé » les dommages causés par la colonisation à la Libye. Deuxièement, elle aura renforcé ses relations avec la Libye et ce faisant pris une option sur les immenses ressources pétrolières et gazières de son ancienne colonie fort convoitées ces temps-ci et pour preuve la récente tournée nord africaine de Condoleezza Rice. Et last but not least, la lutte contre l’immigration clandestine qui est un très grand problème pour l’Italie de Berlusconi est au cœur de l’agenda. Assumer la colonisation et solder la colonisation, c’est au moins accepter la libre circulation des personnes et non uniquement celle de capitaux.

«  La France peut changer d’avis et suivre l’exemple de l’Italie »

En vérité, le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar n’était pas adressé aux Africains. Il s’adressait d’abord aux Français, en particulier à la droite française qui a un problème avec sa mémoire coloniale. C’étaient eux les vrais destinataires du discours de Sarkozy. C’est ce qui explique l’usage de cette rengaine vieillotte du 19ème  siècle, décrivant l’Afrique comme hors de l’histoire, etc. Comme a dit un bon historien, un mois plus tard dans le même amphithéâtre où officia le président français, laissons les intellectuels du 19ème que sont Cheikh Ahmadou Bamba et El Hadj Malick Sy  répondre à Sarkozy en lui disant simplement : «  les ignorants, il faut les laisser dans leur ignorance. Dieu, dans sa bienveillance, prendra son temps pour les sortir de leur ignorance ».  Même si le président français s’est prononcé contre les réparations ou la repentance, pour conjoncturellement plaire à son électorat d’extrême droite, je ne serais pas étonné que la France change d’avis et suive l’Italie. Car la voie ouverte par l’Italie peut être très rentable pour les États européens, pour se dédouaner et résoudre la contradiction et l’énorme complexe mémoriel que leurs opinions mal éclairées développent vis-à-vis de ce qu’a été la colonisation. La vraie question, c’est la décolonisation de tout le monde. Décoloniser les Africains mais aussi décoloniser les Européens. Le système colonial nous mettait tous dans un empire qui était un. Qu’on soit à la métropole ou dans les colonies, on était tous dans l’empire. Penser qu’il suffit simplement de décoloniser politiquement les anciennes possessions coloniales pour s’en sortir, c’est essayer de sauter par-dessus son ombre. Il faudra et décoloniser l’Afrique, et décoloniser l’Europe. 

Propos recueillis par Babacar DIONE et Amadou JJ SAMB